beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: December 2013 (page 1 of 2)

L’étoile

Je suis un homme chanceux. J’aime et je suis aimé en retour. Et ça peut sembler anodin, si tant est que l’on puisse penser que l’amour somme toute est le lot de la majorité de la population. Mais en vérité, ce n’est pas le cas, n’est-ce pas ? L’amour, c’est une chose fragile et compliqué. Les couples sont communs, les passionnés fréquent, les amoureux rares.

Trouver l’amour pour beaucoup, c’est l’affaire et l’enjeu d’une vie. S’il semble raisonnable de penser qu’il existe toujours quelqu’un à même de nous aimer, et qu’il existe de même quelqu’un quelque part à même de nous émouvoir, c’est la réalisation des conditions de cette réciprocité qui est délicate.

Tomber amoureux, c’est la rencontre de trois éléments, deux personnes et une circonstance.

Quand on a postulé que l’univers était infini, la conclusion logique fut qu’il devait y avoir une infinité d’étoile. Or, si il y avait une infinité d’étoile, alors le ciel la nuit serait encore plus éclatant que le jour, puisqu’en toute direction notre regard rencontrerait l’éclat d’une étoile plus ou moins lointaine. Or la nuit est sombre, et les étoiles, même nombreuses, ne sont pas infinies.

De même, s’il n’existe pas une infinité de personnes avec lesquelles nous pouvons nous engager dans une histoire d’amour, il en existe au moins autant qu’il y a d’étoiles dans le ciel.

Il y a une complication toutefois. Car Il ne suffit pas de regarder une étoile pour qu’en retour elle vous regarde. Les étoiles restent indifférentes à notre sort, elles scintillent sans se soucier de notre regard amoureux.

Certains tendent de les dénombrer, comme le business man dans le petit prince. D’une étoile à l’autre, ils passent d’une conquête à une victoire, sans réaliser que déjà leur regards sont ailleurs, ni que les étoiles ne se possèdent pas. Qu’il est vain de vouloir séduire le ciel tout entier, si c’est pour au final se retrouver sous un ciel noir et ténébreux.

Rencontre une étoile n’est de toute façon pas choses commune. Vous êtes déjà monter dans une rame de train ou de métro dans laquelle se trouvait une personne dont vous seriez tombé fou amoureux. Seulement voilà. Vous ne vous êtes pas parlé. Et à vous voir, rien de bien évident ne s’est passé. Tout au plus peut être une remarque intérieure au sujet d’un regard charmant ou de mains fines.

Je suis un homme chanceux. J’aime et je suis aimé en retour. Et je serai bien en peine d’expliquer pourquoi moi j’ai trouvé une étoile, et pas d’autres qui à mes yeux au moins ont tout autant de mérites sinon plus. Mais quand on a trouvé une étoile, le cœur reconnaissant, il faut savoir en prendre soin.

Parce qu’apprivoiser une étoile, c’est dans l’éclat de sa lumière la garantie de ne jamais céder aux ténèbres.

0
Partagez votre lecture:

Voisine

Je n’ai jamais su dire « Je t’aime ». Oh, vous pouvez rire, vous moquer de moi. Mais moi, je n’ai jamais su dire « Je t’aime ». C’est comme si… comme si ces mots-là restaient coincé au fond de ma gorge. Ils sont là, mais au lieu de sortir comme ils devraient le faire, soudain j’étouffe, je perd mes mots, je me liquéfie sur place.

Vous pouvez rire. Mais ce n’est pas drôle.

Parfois, j’envie ceux qui peuvent dire « Je t’aime » comme ils disent « J’ai acheté une baguette ». Tiens, le voisin du troisième par exemple. Toujours avec une jolie petite femme, toujours comme si l’amour avait été inventé pour eux. Lui, ce n’est pas qu’il ment d’ailleurs. Parfois il ment. Mais même quand il ne ment pas, ça lui vient au naturel, avec l’intonation qui va bien, et le regard amoureux. Je le vois faire quant au petit matin il dit au revoir à sa dernière conquête dans la cour intérieure. Ils se cachent derrière le gros container à verre, et s’embrassent fougueusement. Et là, sur ses lèvres, je lis bien qu’il lui dit « Je t’aime ». Cette semaine, elle est brune. La suivante, elle sera blonde. Mais au fond, ce sera pareil. Il lui dira « Je t’aime » comme moi je n’ai jamais su le dire.

Il y aussi ceux qui arrive à le dire sans jamais prononcer un mot. D’un geste, dans un regard, ils condensent la quintessence de l’amour, et voilà, tout est dit, discrètement. Le couple du cinquième, je ne les ai jamais vus ou entendus se dire je t’aime. Et pourtant, on les croise, partant tous les deux au travail, et on se dit « ceux-là, ils s’aiment, c’est évident ! » Voilà, l’amour comme une évidence. Même quand ils se séparent, au coin de la rue, un baiser fugace presque anodin et pourtant tout est dit. L’amour, en bandoulière, comme dans la chanson. Moi j’aimerai tant pouvoir dire « je t’aime » sans même avoir à dire quoi que ce soit. Même cela, je ne le peux pas.

On apprend à vivre vous savez, seul, dans le silence. Au début, j’étais plutôt mignon, un homme charmant. Alors je plaisais bien, j’avais un peu de succès. Mais les unes après les autres, elles se sont lassées d’attendre de moi ce que je ne pouvais leur dire. Elles se sont fanées, comme des roses que l’on oublie d’arroser. Les pétales tombent, « Il m’aime, un peu, beaucoup, à la folie… », mais les femmes ont besoin de savoir. Elles ont besoin de l’entendre. Au final, si cela n’arrive pas, il ne reste plus que les ronces.

Alors on reste seul. Je suis resté seul. Au bout d’un moment, on apprend à vivre sans aimer. On détourne le regard, on déjoue les pièges. Vous savez, on tombe littéralement amoureux. C’est une chute aussi soudaine qu’une déflagration. Mais si on ouvre les yeux, si on sait où se cache les nids de poules et les pavées mal chaussées, alors, on ne tombe plus. Pour aimer, encore faut-il se laisser aller à la chute. J’ai donc appris à rester debout, en toutes circonstances.

Et le temps ainsi s’est écoulé, sans joies ni peines. On compte les jours, puis les mois et les années. Et à la fin, on ne compte plus.

Je n’ai jamais su dire « Je t’aime », voilà, c’est mon sort.

Tout ceci doit vous sembler si anodin, en comparaison de votre vie. Vous, quand je vous ai vu arriver, dans votre fauteuil roulant, je me suis dit que la vie n’avait pas été tendre avec vous. J’avais, je ne sais pas, tous ces clichés misérables sur le handicap et la non-vie que j’imaginais, une vie terne ou chaque jour est une lutte. Vous êtes arrivé, au rez de chaussé, et je me disais que vous aussi, vous viviez une vie recluse ou le moindre plaisir devait être rare.

Et puis, j’ai entendu votre rire, tellement heureux, comme une lumière qui soudain se fait jour dans l’obscurité.

Avec le recul, je me dis que ce sont mes propres clichées qui ont provoqué ma chute, que si pour une fois je n’avais rien vu venir, c’est parce que j’ai été con. Mais il était trop tard.

Autrefois, le rez de chaussé était continuellement inoccupé. Aujourd’hui, la cour intérieure est le lieu des rires de tous les voisins qui s’y retrouve pour prendre un verre les soirs d’étés. Une planche et quelques tréteaux, et vous êtes devenus la mascotte du quartier, si bien que tout le monde oublie ce fauteuil dans lequel vous vous déplacez avec tant de maitrise et d’élégance. Et moi aussi, je suis venu, si souvent, partager un temps l’ivresse de briser le silence.

Et pour tout ça, je ne saurai vous remercier assez.

Mais si je me permets de vous révéler tout cela, c’est parce que le soir venu, quand tout le monde enfin a rejoint les étages, moi je vous entends pleurer. Votre chambre est juste en dessous de la mienne, et l’immeuble est si vieux. Les murs ne sont pas sourd ici, ils ne cachent plus grand-chose.

Je vous entends pleurer, et cela me brise le cœur, comme la glace se fend deux. Je vous entends pleurer. Et moi aussi, je pleure.

Alors, peut être que je suis maladroit. Peut-être que jamais je ne saurai vous dire combien je vous aime. Mais peut être aussi pourrions-nous tous les deux pour un temps faire face à la nuit ? Peut-être saurais-je accrocher un sourire à vos rêves ? Et peut-être saurez-vous m’apprendre à dire « Je t’aime » ?

Tout ceci est soudain, je le réalise. Si cette lettre vous indispose, n’en dites pas un mot, et je comprendrais. De toute façon, je ne vais nulle part. Je reste là, et je vous attendrai…

0
Partagez votre lecture:

Désirs

“Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c’est d’y céder.” – Oscar Wilde

Il y a ceux qui naissent richement dotés en capital. Il y a ceux qui naissent avec un capital nul. Et puis il y a ceux qui naissent avec du capital négatif. Ceux-là, dès la première inspiration, ils contractent une dette que bien souvent ils ne pourront pas acquitter au cours de leur vie. Ils ne sont pas nés que déjà le monde leur reproche de vouloir vivre, comme si cette vie à laquelle ils prétendent étaient un crime.

C’est insidieux. En principe, nos désirs nous mettent en mouvement, et le mouvement imprime notre trajectoire sur la toile du temps. Mais pour les gens comme moi, les endettés de vivre, le désir est un luxe que l’on ne peut s’offrir. Et pour mouvement, nous n’avons que celui de la chute, la chute sans fin de ne savoir se défaire de nos dettes.

Une vie, c’est quelque chose de léger, de fragile. On vit à peine que déjà l’on se meurt. Trop vite, tout va trop vite. Et on ne comprend rien de ce qui nous arrive, ou alors si peu, et souvent trop tard.

Mais moi, je suis un véloce. J’ai vite compris de quoi il s’agissait, la vraie nature des fers que l’on voulait me mettre aux pieds. Pas avec des mots bien sûr. J’étais trop jeune. Non, moi je pensais avec cette langue qui ne fait pas de son, le langage du silence.

Moi, je pense avec les yeux.

Je n’ai pas voulu. De cet héritage qui était une prison, j’en ai fait valser les barreaux. J’ai dit non, on m’a brisé, et j’ai dit non encore. Alors on m’a brisé, encore, et encore. Et quand je ne pouvais plus dire non, ce refus, mon regard en portait la trace. Et on me brisait encore.

Jusqu’au jour où mon tour fut venu de briser à mon tour. Le jour où mes crocs ont enfin percé à jour.

Oui. J’ai tué l’homme qui se disait mon père. Et pour faire bonne mesure, j’ai étranglé ma mère avec la ceinture qu’il utilisait pour me battre. Et oui, oui, j’y ai pris beaucoup de plaisir. Sur le coup je crois même que j’ai exulté, des paroles obscènes, des trucs sans queue ni tête, des abominations.

Des abominations… Un parricide as-t-il encore le droit d’utiliser ce mot ?

Après… après… Après rien, le vide. Je regardai leurs corps inertes, et tout m’avait quitté. Mes crocs, la haine, ce violent désir de détruire. Il n’en restait rien. Rien. Pas même la satisfaction.

Des corps inertes, du sang qui abonde, un violent parfum de viandes et d’excréments mêlés, c’était tout ce qu’il restait. Ca, et l’horizon qui soudain venait de s’ouvrir à moi.

A l’horizon, il y avait le désir. Le désir à nouveau d’éprouver l’ivresse de cette folie, le désir de sentir mes crocs mordre et déchiqueter la chair à nouveau. Encore.

Alors, j’ai regardé mes mains, puis me suis dirigé vers l’évier. J’ai pris le temps de les laver soigneusement. Et quand j’eus fini, j’ouvrit la cache dans la cuisine, et pris tout l’argent que je pouvais. Les poches lestées, j’ouvris la porte d’entrée, et quitta notre maison pour la première fois en 15 ans…

0
Partagez votre lecture:

Le départ

Ce qui commence par l’écrit fini par l’écrit. Nous naissons du Verbe, alors il me semblait juste d’en payer le du. On m’avait toujours dit, il faut faire les choses bien, dans l’ordre, avec application, et jusqu’au bout. Alors j’avais commencé une lettre. Une longue lettre, dense de mon écriture fine, cette même écriture qui faisait ma fierté, avant. Les mots s’enchainaient les uns aux autres, naturellement. Et je me regardai écrire, écrire ma vie.

Et puis, j’ai pris conscience que cette lettre n’avait plus de destinataire. Mon ex-mari était décédé depuis plus de dix ans, et nous n’avions pas eu d’enfants au cours de ce mariage. Je me souviens, à son enterrement, ma gorge serrée et mes larmes retenues. Je n’étais plus sa femme depuis longtemps, une autre m’avait remplacé. Alors le rôle de la pleureuse ne me revenait pas. Quant aux hommes qui ont suivi après le divorce, ils n’ont jamais su combler le vide.

C’est triste, une lettre qui n’a pas de destinataire. Les mots sonnent vides. Mes souvenirs, mes (dé)raisons, tout cela importent peu, et à personne.

Les quelques feuilles blanches finirent dans la cheminée. Elles prirent feu avant même de toucher le fond de l’âtre. Un instant, l’éclat jaune des flammes sembla redonner des couleurs au salon, mais s’éteignirent rapidement en braises rougeoyantes. Le feu se meurt, comme moi.

Du travail, je ne voulais en donner à personne. Alors le jour durant, j’avais astiqué, nettoyé, rangé chaque pièce de cette immense bâtisse devenu trop grande pour moi. Je n’avais pas remis les pieds dans certaines chambres depuis si longtemps. Quant aux dépendances, je n’avais plus ni la force ni le courage d’aller mettre de l’ordre dans ce fatras accumulé au fil des ans.

Au fil du temps, seul le jardin et le potager avaient les faveurs de mon entretien. Je voyageai de l’un à l’autre, heureuse d’avoir encore un usage, mais parfaitement consciente du caractère étroit de mon univers. J’ai voyagé au bout du monde, puis partout en France. J’ai participé à la vie de ma région, puis de ma commune. Et aujourd’hui, mon monde tient dans les limites arbitraires des haies de ma propriété. Les haies, je n’ai même plus la force de tailler.

Le monde est devenu étroit, le monde m’a oublié.

A la pharmacie, on était presque surpris de me voir pousser la porte. Il faut dire que je suis vielle, mais bien portante. La vie m’a offert un voyage sans trop de douleurs. Et puis je connais mes plantes, et la pharmacopée. La pharmacienne n’y a vu que du feu.

La plupart des médicaments sont inoffensifs, quand ils ne sont pas tous simplement inopérants. Sauf quand on sait les mélanger…

Je m’étais allongé au lit, nue après avoir soigneusement plié mes vêtements. La pudeur est un luxe à mon âge, il y a belle lurette que j’avais dépassé l’horizon des désirs charnelles. Et puis, ça ferait moins de travail. A la condition bien entendu que quelqu’un se soucie de voir s’empiler le courrier à la porte d’entrée.

Mais dans les petits villages, il y avait toujours quelqu’un pour ça. Ça ferait des histoires à raconter. Mais les histoires, ce n’était plus mon problème.

Allongé, j’énumérerai tout ce que j’avais eu à faire, pour m’assurer que tout était en ordre. On m’avait toujours dit, il faut faire les choses bien, dans l’ordre, avec application, et jusqu’au bout. Il ne me restait plus qu’à boire le verre posé sur la table de chevet, le boire jusqu’à la lie.

0
Partagez votre lecture:

Venise…

21 Juillet 2005 - La place Saint Marc se vide de la foule. Une averse dense, chaude et vaporeuse s’abat sur Venise. L’orage gronde…

21 Juillet 2005 – La place Saint Marc se vide de la foule. Une averse dense, chaude et vaporeuse s’abat sur Venise. L’orage gronde…

0
Partagez votre lecture:

L’homme savoir(s)

Voici venir l’homme qui sur tout savait quelque chose, mais qui au fond de tout ne savait rien. Regardons le bien, sûr de lui, l’arrogance en boutonnière, l’œil vif et la langue fourche, prêt à répondre de ce qu’il n’a appris que la veille. Regardons le bien. Cet homme, soudain, vous semble familier.

Vous l’avez déjà rencontré, sur le quai d’une gare, au buffer d’un restaurant, sur une aire d’autoroute, à la machine à café du bureau ou encore à la sortie de l’école de vos enfants. Cet homme, soudain, vous le connaissez.

En vous soudain le doute. Cet homme ne serait-il pas votre propre reflet ?

Non. Bien sûr que non. Vous, vous savez que vous ne savez rien, comme Socrate. Ou alors un peu quand même. Et jamais vous n’avancez d’opinion au gré de ce qu’on vous a dit, ou de ce que vous avez lu, ou d’hypothèses plus ou moins hasardeuses. Non, jamais.

Oh, je ne jette pas la pierre. Je suis pire que vous. Je suis ingénieur, c’est dire si je sais beaucoup de choses, c’est dire si je ne sais rien.

Déjà l’homme qui sur tout ne savait rien se détourne. Il n’aime pas les miroirs, son image le désole, il ne veut pas savoir, il ne veut rien savoir, pas même l’ampleur de sa vanité. Car savoir, c’est s’engager. Ce qui est su, vraiment su, ne peut s’oublier. Celui qui sait contracte une dette, il échange une part de sa sérénité contre une part de savoir. La culpabilité est inversement proportionnelle à l’ignorance.

Cet homme-là, sans le savoir, pressent ce qui du savoir va lui en couter, et se refuse à en payer le prix. Il a par ailleurs raison. Nulle clause dans le contrat de la vie n’oblige quiconque à s’encombrer du savoir. Le savoir, c’est un peu la malédiction du genre humain, son génie et son djinn. Lui ne veut que vivre, sans rien savoir de la mécanique qui le maintien en vie.

Alors, il troc la seule chose dont il dispose, son temps, contre à minima les moyens de sa subsistance, parfois ceux de ses loisirs, et plus rarement contre le moyen de constituer un capital. C’est un troc de dupe. Le temps lui est compté, et a jamais perdu. Le capital lui survivra à sa mort, et finira par rejoindre la machine à un moment ou à un autre.

Il troc, il ne sait faire que cela. Il ne veut pas savoir, alors il ne sait pas faire autre chose. On ne lui a pas appris, et combien même il n’aurait rien retenu. Il troc, ne se doutant pas qu’il est lui-même l’objet de l’échange.

Il se contente de savoir plein de choses inutiles : le refrain de la nouvelle réclame de pate à chocolat, l’horaire de son programme télé favori, l’itinéraire de sa maison à son travail ainsi que les routes alternatives, le code de sa carte bleue et le mot de passe de son email, le solde de son PEL et le nombre d’annuité à acquitter pour son prêt immobilier, le parti politique pour lequel voter parce que les autres sont trop mauvais, le prénom de sa femme et un an sur deux sa date d’anniversaire, et pour certains, les mieux loti, le nom du spectacle à voir qu’il a vu au journal télévisé de la veille.

C’est un portrait cruel, que celui de la survie. Ce n’est pas le vôtre, vous ne me liriez pas autrement. C’est un acquis. Vous n’êtes pas l’homme qui sur rien pensait tout savoir, et cette idée vous réconforte.

Mais alors, vous, qui êtes-vous ?

0
Partagez votre lecture:

L’univers alité…

Je n’aime pas être loin du petit prince. Cette absence occupe mon espace, tout soudain me semble un peu plus étriqué, et les couleurs un peu moins vives, comme délavées par l’eau de pluie. C’est un lien qui ressemble à s’y méprendre à la passion, à ceci près qu’il est inconditionnel, et à sens unique.

Le petit prince m’a apprivoisé. Il me reste à l’apprivoiser à son tour.

Ce caractère asymétrique des relations humaines me ramène à une conversation inaboutie quelques jours plus tôt sur le caractère universel et intemporel de la condition humaine. Le temps m’avait manqué, mais je me dois d’écrire ce qui suit.

Il n’y a rien de moins universelle que la condition humaine, ni dans le temps, ni dans l’espace.

Comprenons-nous bien. Nous sommes tous à l’identique construit selon le même schéma directeur. Le même sang bat dans nos veines, les mêmes mécaniques construisent notre perception, la même génétique traduit l’ADN en ARN, pour au final, au bout d’un long processus, faire émerger cette expérience que l’on appelle conscience.

Mais dans le temps d’une part, l’homme n’était pas doté des mêmes capacités physiques et de perceptions. Le monde tel que le voyait un homme à Babylone ne ressemblait pas au notre, au sens littéral du terme. Il suffit pour cela de dénombrer le nombre de mots qui désignaient les couleurs au fil des époques. Mais ce fait est également au sens sémantique.

Nous sommes en tant qu’humain des machines qui produisent des modèles. Ces modèles sont construites avec des symboles, symboles que l’on manipule avec le langage. Différentes époques, différentes cultures, différents langages, différents êtres humains.

Ceci signifie non pas que, par exemple, un guerrier Maya ne puisse vous comprendre. Cela va bien au-delà. Ce que vous pensez, lui ne le peut pas, qu’il le veuille ou non. Littéralement. Et vice versa. Ce n’est pas un blocage culturel ou logique, ce n’est pas par manque de capacité intellectuelle. C’est parce que le vrai langage, celui de l’esprit, ne peut concevoir que ce qu’il peut traduire dans ses symboles.

Cela parait incroyable, ces histoires de foules qui décèdent lorsque l’on annonce la mort d’un roi. Ou encore ces femmes concubines esclaves au Harem mais heureuses de l’être et dévouées. Ou l’acrobate chinois a qui dès 3 ans l’on tord les jambes pour les rendre flexibles. Mais pas plus ou pas moins que peut sembler inconcevable l’idée de monter dans un oiseau en métal, ou de regarder une image qui bouge toute seule, ou encore de voter pour son dirigeant.

L’universel, et son pendant hérité des lumières, l’universalisme est une billevesée.

Mais alors, me direz-vous, pourquoi diable suis-je en mesure de me mettre à la place d’une Geisha et d’éprouver dans ses mémoires ce qu’elle a pu vivre ? Et si l’universalité de la condition humaine est erronée, cela veut-il dire qu’il y a des hommes meilleurs que d’autres ?

La fin de l’universalité ne nous dispense pas de penser. Au contraire, elle nous intime l’ordre d’aller au delà de nos facilitées.

Il existe une, et une seule réelle expérience commune dans l’espace et le temps, et c’est celle de l’empathie. Pas même l’amour ne survis à une analyse critique de l’histoire de l’humanité. Ce qui rend l’humanité si belle, c’est l’empathie, cette incroyable capacité que l’on possède de ressentir ce que l’autre ressent, indépendamment de sa différence. L’empathie a fait le lit des sociétés humaines, et donc de toute notre histoire en tant qu’homo sapiens.

Mais l’empathie, comme toutes nos facultés, a varié dans le temps, et peu encore le faire. Nous ne sommes pas égaux. Certains pleureront pour des enfants Somaliens affamée, d’autres ne donneront même pas aux restaurants du cœur pour le quartier voisin.

Encore une fois, l’universalité ici est toute relative. Comme toute approximation, ce modèle-là a eu son utilité. Mais il est à bout de souffle, et aujourd’hui toute action menée sur le thème d’une expérience universelle est voué à l’échec. Cela vaut pour l’idée de la démocratie comme pour le prosélytisme religieux.

Il n’y aura pas de règles communes, pas de cinquième empire mondial, pas de sauveurs qui ralliera à lui toute l’humanité. Nous faisons face à la seule alternative crédible : la mesure et le sens critique. Il est temps d’admettre que nul jamais ne trouvera le fondement de la condition humaine, pour la simple et bonne raison que la condition humaine en tant que concept n’existe pas.

Nous devons faire face seul au monde. Et c’est parce que nous sommes tous seuls, que nous sommes tous uni.

0
Partagez votre lecture:

Felix Culpa

Sélection de réponses:– Qu’elle est temporairement sous cortisone voyons !
– Que les voyages d’affaires peuvent créer des liens..
– Pour ne pas abîmer son solitaire pendant l’heure de vaisselle de la soirée foot de son mari hier soir, elle a pensé à l’enlever.
– Qu´elle fait un métier manuel dans lequel porter une alliance est dangereux. :)
– Qu’elle est une tête de linotte 
– Que son doigt a enflé?

« Tu ne parles jamais de lui. Jamais. »

Pour une fois, je n’ai pas su que répondre. Moi qui pourtant a toujours quelque chose à dire. Moi qui jamais ne me tait. Etre surpris pourtant, avec elle, ce n’était pas la première fois.

Je m’étais pourtant promis que je ne serai jamais comme lui. Que j’étais différent. Avec le temps, je crois que je m’en étais même convaincu. Et pendant ce temps-là, de fait, les choses se sont plutôt déroulées comme prévues.

Quand elle a dit oui, celle qui allait devenir ma femme, j’en ai éprouvé comme une surprise inattendue. Au fond de moi, je me voyais toujours comme illégitime. Elle m’aurait dit « Tu sais, je t’aime bien, tu es gentil, mais… » que j’en aurai été… quoi ? Déçu ?… Soulagé ? Mais elle a dit oui, et moi je l’aimais, alors je l’ai épousé.

Et dieu que je l’aime encore ! Mais celle qui vient de me parler de lui, ce n’est pas mon épouse.

Elle venait de se lever, nue. Elle tenait en main le drap blanc, comme par pudeur. Je la trouvais touchante quand elle faisait cela, alors que nous venions de faire l’amour sans aucune limite ni aucun tabou. Et je me disais qu’après l’amour, nous redevenions humains.

Je m’étais promis que je ne serai jamais comme lui. Que je serai un homme droit, qui aime sa femme et ne la trompe pas. Je m’étais promis que je saurai me satisfaire d’un bonheur sur et quotidien, et que je serai le socle sur lequel la femme que j’aime peut se reposer. Et pour un temps, j’ai cru à tout cela, à la fidélité, à l’amour qui ne connait d’incertitude que celle de revoir celle que j’aime.

J’y ai cru, jusqu’à ce que je la rencontre, elle.

Souvent, j’ai rejoué le film des événements sur mon cinéma intérieur, à la recherche du moment critique, celui de la chute qui nous a conduits au premier baiser. J’ai cherché à comprendre pourquoi, pourquoi elle m’avait irrésistiblement attiré à elle, attracteur étrange autour de son regard. J’ai cherché à qui d’elle ou de moi incombe la faute et la culpabilité.

Allongé là, chez elle, cette recherche soudain me semblait vaine. Je venais de lui faire l’amour, et je ne prenais pas même la peine de retirer mon alliance. En attendant son retour de la salle de bain, je regardai ma main, cette main coupable d’adultère. Et je ne pensais pas à elle, ma femme. Je pensais à mes enfants.

« Dit, tu as perdu ta langue ? » me lança-t-elle à travers le chambranle de la porte.

Je m’étais promis que je ne serai jamais comme lui. Et pourtant, me voilà à mon tour, adultère. Je trompe ma femme comme il a trompé ma mère. Et de lui, si je n’ai rien à dire, c’est que ma propre culpabilité écrase mes mots.

« Monsieur Sageau Charron senior n’est pas très intéressant. Mon père quoi… » répondis-je.

Elle se pencha à travers la porte, et me lança un de ces regards qui signifiait « Tu mens ». Peine perdue, je ne parlerai pas. Elle retourna à la salle de bain, me lançant seul, seul avec ma culpabilité et le souvenir de mon père.

0
Partagez votre lecture:

Memento Mori

Mon mari et mes deux enfants pensent que mes parents sont décédés.

Ils ne le sont pas.

Ils ne le sont pas encore. Je crois.

Avec le temps, on apprend à se défaire des appréhensions. On apprend à ne plus sursauter quand le téléphone sonne. On apprend à oublier les mots, les parfums, les lumières qui écorchent la mémoire douloureuse. La marée du temps dépolit les galets, et recouvre les souvenirs de sable et de coquillages. La plage n’a pas de mémoire, alors comme elle, j’oublie.

Mon mari s’est arrangé de mon mensonge. Je n’ai jamais su s’il m’avait cru ou s’il gardait juste le silence par amour, par lâcheté ou par praticité. En m’épousant, il m’avait dit « On n’épouse pas une femme pour sa famille. Qui tu as été, je m’en moque. Ce n’est pas ton passé que j’embrasse, c’est à notre futur que je passe une alliance. »

Je suis devenue Madame Sageau Charron. Et j’ai quitté mon nom de famille, Mademoiselle Slowinski, comme le serpent se défait des oripeaux de sa mue.

Les enfants quant à eux s’arrangent plutôt bien de cette absence de racines. Après tout, ils ont pour grands parents ceux de mon époux. Et depuis Sainte Agathe Des Monts, la France parait si loin. Je les regarde grandir, le cœur heureux mais anxieux de cette histoire que je leur cache. Le silence pourrait bien être de moi l’héritage le plus précieux.

Un long moment, j’ai eu peur. Peur que le passé ne me rattrape. Peur que resurgissent les démons. Peur que le poids du secret n’affaisse prématurément mes épaules. Peur que la vie ne brise ma détermination. Peur que la fuite ait été inutile, qu’un invisible lien maudit me rattache, aussi solide que celui qu’Ariane avait tissé pour Thésée.

Mais le Minotaure n’a jamais sonné à ma porte. Et le poids des secrets est en vérité si léger.

Ce n’est pas des autres qu’il faut se méfier. Mes parents opiniâtres ne m’ont jamais retrouvé. Ce n’est pas ce sang la qui la nuit me tourmente.

Non, ce qui parfois hante mes cauchemars, ce n’est pas la crainte d’avoir à affronter mes parents. Ce qui me hante, c’est cette idée que jamais ils ne m’ont quittée. Dans le sang qui coule entre mes veines, ils sont là. Si mentir m’est si facile, c’est parce que je suis bien leur fille.

De cette part d’ombre, le sang de Lilith, mes enfants aussi ont hérité. Je sais que l’on ne se défait pas facilement de la marque.

Et j’ai peur du jour où en eux je découvrirai la contamination. J’ai peur un jour de leur faire ce que mes parents m’ont fait…

0
Partagez votre lecture:

Le pouvoir

Mise en garde : il est fort probable que les raisons pour lesquelles vous lisiez cet article ne soient pas celles qui m’aient conduit à l’écrire. Vos attentes risquent d’être déçues. Mais ne partez pas tout de suite. Car Il est fort probable qu’à la fin de cette lecture, vous ayez appris un secret ou deux.

Et peut-être aussi, quelque chose de vous-même.

Toutes les histoires ne naissent pas égales. Certaines ont plus de pouvoirs que d’autres. Prenons celle-ci par exemple:

Le chevalier traversa le royaume pour terrasser le dragon.

Si cette histoire de facture classique est riche en symboles (le chevalier, le royaume, le dragon), elle échoue pourtant à nous intriguer. C’est que les dragons ont la fâcheuse habitude de se faire pourfendre par des chevaliers. A cela, rien de surprenant. Et puis, même si le registre des contes évoque l’enfance, un temps où le monde était plus jeune et plus merveilleux qu’il ne l’est à nos yeux aujourd’hui, cette nostalgie peine à retenir notre attention plus de quelques secondes. Car cette histoire, aussi riche soit elle, ne comporte pas d’enjeux.

Prenons en une autre, une mieux construite :

Le dernier homme sur la terre s´était attablé seul quand soudain il entendit frapper à la porte.

Voilà, déjà se lève en vous un regain d’intérêt. Vous sentez poindre les questions, la cause de l’apocalypse par exemple. Encore que là, en fait, peu importe. L’apocalypse n’est qu’un prétexte. Car ce qui fait toute l’horreur, c’est de savoir ce qui se cache au-delà de la porte. Et cela, l’histoire ne le dit pas. C’est de vous que jailli ou l’espoir – l’homme n’était pas le dernier – ou le monstre – l’homme aussi doit mourir.

Mais ce monstre-là est artificiel. L’apocalypse n’a pas encore eu lieu. Il y a des histoires d’horreurs bien plus efficaces. Prenons celle qui vous a conduit ici:

A vendre, chaussons pour bébé, jamais utilisés.

Voilà une petite annonce, banale en apparence, identique à celles que l’on aurait pu lire dans un journal local ou sur internet. Pourtant voilà que cette histoire, qui ne révèle absolument rien, pourtant nous interroge. Quel bébé ? Pourquoi vendre ses chaussons ? Qu’est-il arrivé ? Quel drame se cache derrière ses prémisses ? Cet incipit, simple en apparence, a pourtant fait naître en vous une foule d’émotions diverses. Il y a même de fortes chances pour que votre présence ici soit le seul fait de cette unique phrase.

Sept mots. A ceux qui d’entre vous se sentent floué, veuillez accepter mes plus plates excuses. Mais ne partez pas, car du prestige du conteur vous apprendrez quelque chose de vous.

Dans mon industrie, le spectacle, on dit souvent « Show, don´t tell », montrer plutôt que dire. Cette école de pensée, visuelle, s’applique au cinéma comme au théâtre ou aux jeux vidéo. Et en écriture aussi, quelque part.

Car écrire, c’est nommer des choses. Chaque mot est un signifiant, et en dit long, sans avoir l’air de le faire. Si j’écris « Je suis triste que mon père soit mort », c’est bien, c’est possible. Mais ce faisant, je ne fais qu’énoncer un fait. Si j’écris « Je lui pris la main droite, comme il a tant de fois pris la mienne, et la déposa sur ma joue, comme pour mieux rechercher le souvenir de sa chaleur », c’est déjà mieux.

Donc montrer plutôt que dire. Mais ce n’est pas tout à fait juste. En vérité, ce que je ne montre pas à autant, sinon plus d’importance. Et en particulier en écriture.

En écriture, ce que je ne montre pas, c’est vous allez le construire. Et ce que vous allez en construire, c’est vous-même que cela va révéler. Cette annonce, je ne vous en donnerai pas le secret. Pour la bonne et simple raison que vous et vous seul avez connaissance des raisons qui ont suscité en vous l’émotion.

C’est là tout le prestige, le secret de la prestidigitation du conteur, que cet art de vous mettre en scène sans même que vous en ayez conscience.

Peut-être que cette annonce vous a rappelé un proche, ou encore éveillé votre empathie. Peut-être êtes-vous parents et à même de prendre en vous la mesure de ce qui vous effraie. Peut-être êtes-vous à la recherche d’une sordide histoire qui par comparaison donnera à votre vie un air moins lugubre.

En vérité, vous seul, avez la réponse.

Mais à l’avenir, ayez conscience que de même que cette petite histoire vous a amené à me lire, d’autres font de même pour vous manipuler. Il y a l’art de raconter des histoires pour mettre en scène des personnages de façon efficace, et il y a l’art d’utiliser des histoires pour faire de vous les protagonistes d’une intrigue dont vous n’avez pas conscience.

Car raconter des histoires, c’est de notre héritage moderne le dernier bastion magique, le dernier endroit ou se cache le pouvoir. Et ceux qui le font bien sont des sorciers.

0
Partagez votre lecture:
Older posts

© 2017 beau: adj m.

Theme by Anders NorenUp ↑