Il n’existe rien de plus érotique qu’une femme plongée dans la lecture d’un roman. Je détaille son visage, observe l’invisible trajectoire de ses pupilles, à l’affut de l’émoi qui la traverse. Les jambes se croisent et se recroisent, comme pour rythmer l’action de la narration. Parfois se dessine un bref sourire, ou un air surpris, ponctuation d’une histoire vivante.

Je ne sais rien des aventures qu’elle vit par procuration, une phrase en appelant une autre. Mais elle est là, pour moi, offerte à ma vue indiscrète, aussi soumise et troublante qu’Albertine prisonnière.

J’hésite un moment à l’interrompre. Une mèche de cheveux noirs glisse sur son visage. Elle la remet en place d’un léger mouvement de sa main gauche. Son poignet fin me coupe le souffle.
Soudain, elle m’aperçoit. Elle m’attendait. Nous avons tant à nous dire.

« Je ne saurai t’expliquer » me dit-elle. « C’est comme si… comme si j’étais un petit oiseau en cage. »

On commande deux cafés. Il y a peu de monde en terrasse ce matin, c’est un peu comme si nous étions seule.

« Et tu vois, je suis dans la cage. Et la cage est chez lui. Je ne suis jamais allé chez lui, mais la cage est là, dans le salon. Mais en fait, la cage n’est pas fermée. Je pourrai parfaitement l’ouvrir et m’envoler, partir à travers la fenêtre, voler dans le ciel. Je sais même que je pourrai revenir à la cage, quand je veux… Qu’elle sera toujours là pour moi… Et que j’en retrouverai toujours la route… »

Le café amère mais chaud réchauffe mon palais. Elle marque une pause, range son roman dans son sac toujours trop grand.

« Et ?… »

« Et rien. Je reste là, dans la cage, comme une conne, libre mais prisonnière. Le plus étrange, c’est que je n’ai pas envie de m’envoler… Dans cette maison, j’imagine qu’il y a plusieurs pièces. Et j’entends parfois du son qui provient des autres chambres. Mais tout est étouffé, et je n’arrive pas à savoir ce qu’il s’y passe. Je reste dans la cage du salon, et je n’ai même pas le courage d’aller voir ce qu’il fait dans ses pièces là. Je n’en connais même pas le nombre… »

« Tu lui as demandé ? Je veux dire, il est marié, tu le sais déjà… »

« Je n’ose pas… Il est si… prévenant. J’aurai trop peur de le blesser… ou de le perdre… »

Alors, je reste là, à l’écouter, elle, amoureuse d’un homme marié, prisonnière d’un impossible amour. Je suis sa meilleure amie. Les amies sont fait pour ça, n’est-ce pas ?

Mais dans sa cage, il y en une autre, plus petite, et c’est moi qui me trouve à l’intérieur. Elle ne me voit pas, ne sait même pas que cet amour existe. Elle aime un homme impossible, moi j’aime une femme interdite.

Deux pinsons se posent sur la petite table à côté. Dubitative, je leur laisse la fin de mon croissant, en me demandant où trouver la clef de nos cages respectives.

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