Tout a commencé au printemps dernier. De prime abord, ce client-là n’avait pourtant rien de bien différent des autres. Des oiseaux comme lui, j’en ait vu passer plus d’un. Ils n’étaient en général pas bien méchant, ceux-là. De grands enfants à qui l’ont auraient trop tôt demandé l’impossible, en l’occurrence grandir.

Grandir pour certain, c’est apprendre la solitude dans un corps devenu trop grand pour soi.

Il n’émanait de lui rien qui ne sorte de l’ordinaire. Ni son visage, régulier et atone, ni son costume un peu trop étroit, n’aurait pu indiquer une quelconque particularité extraordinaire. C’est était même troublant. Les gens qui ont l’air encore plus normaux que la normale sont peut-être les pires.

Ce à quoi il aurait par ailleurs répondu d’un laconique « La normale à la droite ne peut être que gauche, Monsieur Origas. »

C’était par certain coté un homme brillant. On aurait pu l’imaginer médaille Fields au collège de France. Et il avait de fait soutenu une obscure thèse sur un sujet abstrait dont je n’ai jamais pu me souvenir le titre. Etrangement, au collège de France, il avait choisi d’enseigner au Collège Arthur-Chaussy, à Brie Comte Robert.

Brie Comte Robert… Allez savoir.

Après quelques années d’enseignement poussif, les choses commencèrent à aller de mal en pis. Il y avait des histoires. Et l’académie, elle, elle n’aime pas les histoires. Les histoires, elle me les refourgue, à moi. C’est donc ainsi que j’ai découvert Monsieur Voirgard un beau matin dans mon cabinet.

Après les banalités d’usage, Monsieur Voirgard m’exposa ainsi son problème : « Je suis à la recherche d’un nombre qui ne se divise pas par lui-même mais l’est de tous les autres. »

– « Un nombre premier vous voulez dire ? »
– « Non non, ceux-là n’ont de premier que la prétention. Ils ne sont qu’une supercherie qui cache la vérité ! »
– « … Je ne vois pas très bien ou vous voulez en venir, j’avoue » répondis je après avoir mobilisé au garde à vous mes maigres souvenirs en Mathématiques.
– « Je ne recherche pas un nombre premier, mais le nombre Absolu. » On pouvait entendre la majuscule. Il ne disait pas absolu, mais Absolu.
– « Zéro alors ? Zéro divisé par n’importe quel nombre fait zéro, et pourtant, zéro divisé par zéro n’a aucun sens. »
– « Aucun sens ? Aucun sens ! Vous voyez, vous aussi, vous ne pensez pas, Monsieur. Vous pensez avec ce que l’on vous a enseigné, pas avec votre tête ! Vous faites des maths avec votre langue, mais pas avec votre cœur ! »

Le voir ainsi s’emporter m’avait pris par surprise. Cette homme affable, neutre, presque passif, était soudainement devenu rouge de colère rentrée, méprisant, persifleur. La transformation à vue d’œil était stupéfiante !

– « Allons, Monsieur, ne nous emportons pas ! » Mais il avait déjà retrouvé toute sa composition, et poursuivait la conversation, presque un monologue, comme un dialogue avec lui-même.
– « … Zéro divisé par zéro existe, il suffit de lui donner un nom. C’est le nombre absolu, l’essence de toutes les choses, la perfection totale. C’est la création toute entière qui est un avilissement, une erreur loin, longtemps après la virgule. Nous ne sommes que la portion congrue d’un calcul qui a mal tourné… »

Au bout d’un moment, l’homme s’est tût. Le silence qui s’ensuivit, gêné, plein, emplit la pièce d’un air étrange, et profond. Ce fut lui qui se décida soudain à le briser.

– « La nimbe carré. Ce nombre, c’est la nimbe carré, Monsieur Origas ! »

La nimbe carré…

Ce soir-là, après avoir couché les enfants, j’ai repris les maigres cours que j’avais remisé dans un carton de la cave. J’ai tracé abscisse et ordonnée, et sur ce plan ainsi annoté, je me suis demandé ou pouvait se cacher cette nimbe carrée.

Voici donc prêt de neuf mois que nous recherchons ensemble la nimbe carré. Et parfois, j’avoue, je doute plus de ma raison que de celle de mon patient…

Texte rédigé en réponse à l’incipit proposé par Venise3 (Twitter)

A voir également les entrées de mes petits camarades: La FraiseVeniseEmilieMissThéRieuseLactimelleBlandineGregIsa

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