Je ne connais pas d’autres façons de vivre que la mienne. Il me semble que trop souvent nos limites sont fictives, arbitrairement écrite par d’autres que nous, ces derniers bien souvent décédés de longue date. Pour autant, je ne prétends pas plus à l’universalisme, ni même à la vérité. Je vis dans l’erreur, et tache de m’en accommoder, pour le meilleur comme pour le pire.

Je n’aspire qu’à vivre, à explorer le potentiel de la vie, sans pour cela faire souffrir quiconque, ni m’encombrer de regrets. Le souffle glacé de la mort, rigide, rigoureuse et clinique, bientôt soufflera la mémoire des événements. Et retournant à la poussière, condamné peut être à ne plus jamais participer d’aucun principe vivant, le fin cristal de cette mémoire sera défait, brisé, sacrifié à jamais sur l’autel de l’entropie.

L’oubli n’apporte pas le pardon, il efface juste les fautes.

Alors je vis ainsi, ne possédant rien qui ne puisse m´être retiré sans douleur, rien si ce n’est peut-être l’amour que je porte à ceux qui ont associé leur trajectoire à la mienne. Cette richesse-là ne peut se perdre puisqu’elle ne se possède pas, et c’est la seule richesse à laquelle j’aspire. Je ne veux rien posséder, je veux tout vivre.

Au moment même où j’écris ces mots, une foule anonyme circule autour de moi. Certains vont, d’autres viennent, et dans ce hall, je suis le seul point fixe. Ils n’ont à mon égard que cette attention neutre de ceux qui jauge d’un seul regard le degré de normalité d’une situation. En une fraction de seconde, ils savent si je suis un homme dangereux ou non, s’ils doivent s’écarter ou simplement m’ignorer. La plupart le font.

De ma part, au contraire, ils font l’objet de toute mon attention. Quel est la course de leurs vies ? Qui les attendent, et qui attendent-ils ? Quel est la raison de cette claudication si particulière qui les afflige ? Sur quelle trajectoire sont-ils, et où finit leur course ? Je les observe, de cet air distrait dont je sais si bien me couvrir, et m’interroge, en vain. De toute façon, je n’ai rien de mieux à faire. Moi aussi, j’attends mon heure.

L’homme en transit n’a au cœur que la destination de son voyage. Il traverse un espace vide, un non-lieu comme un non-sens. L’espace et le temps ne se mesurent pas, ils servent d’intervalles à la vie. Alors, j’observe ceux qui comme moi traversent cette absence, et me demande si l’un d’eux ne connaîtrait de meilleures façon de vivre que la mienne.

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