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Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Date: 2 November 2013

Rencontres

Combien de personnes avez-vous rencontré dans votre vie ? Le temps d’un pas chassé dans un couloir de métro, d’un déhanché sur le dance floor, d’une discussion autour d’un café, d’un rendez-vous commercial, ou d’un rencontre amoureuse ? Pour une heure, un jour, une nuit, un mois, quelques années. Peut-être quoi, quelques milliers de personnes, au plus ?

La rencontre précipite les possibles. Elle fixe le réel dans un fracas surprenant, ou tout ce qui est à venir relève du domaine du possible, et où tout ce qui s’est déjà passé réduit et contraint. La rencontre fascine en ce qu’elle recèle comme possible, comme évasion d’un statut quo. Mais elle obsède aussi, elle excite en ce qu’elle semble précisément libérer le quotidien de ce que le passé conditionne.

Certain ont fait de la rencontre un mode de vie. Ils papillonnent, aiment rapidement et se lassent encore plus vite. D’autres n’ont jamais su rencontrer qui que ce soit, et ils errent, libres mais seuls, et prisonniers de leurs maladresses. Toujours est-il que la rencontre est l’évènement qui fonde toute les relations humaines.

Il y a toujours un avant et un après la rencontre. Comme il y a un avant et après la séparation. Et dans ce cas la personne que l’on abandonne au passé nous est perdue à jamais.

Aujourd’hui, je réalise à quel point la posture d’auteur peut être paradoxale. En tant qu’écrivain, je souhaite que l’on vienne à la rencontre de mes textes pour en cueillir les fruits de la critique. Etablir un dialogue dont nous sortons tous riche des dons que nous faisons. Mais en tant qu’homme, je n’ai rien à offrir à une rencontre, au sens où je n’ai dans ma vie plus aucune place à offrir à quiconque.

En découle l’étrange et inconfortable posture de celui qui ne souhaite pas offrir à la vue une devanture purement commerciale, sans non plus vouloir s’offrir comme une opportunité de rencontre. Et le numérique à cet égard est un outil merveilleux.

Libéré du poids de nos préjugés, libres d’exprimer les points de vue les plus divers ou les plus subversifs, la rencontre numérique permet de tisser des liens les plus ténus l’échange le plus riche. Il y a parfois dans le plus bref échange plus de profondeur que dans le plus dense des exposés.

Mais derrière nos avatars, nos noms de scène ou d’emprunts, se cache l’humanité. Et je suis toujours surpris par le fait que porter un masque semble parfois à certain permettre d’être eux même. Et c’est de ces échanges-là, de ces rencontres qui n’ont pas de nom, que l’on retire l’essence de la chaleur humaine.

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La belle et la bête…

« Pourquoi Marseille? » m’avait-elle demandé. « Il y a tant d’autres endroits tellement plus charmants sur la cote ! »

Il était déjà tard. Derrière les vitres du taxi défilaient les lumières des lampadaires de la rue Réaumur tandis que nous longions le Louvre. « Pour marcher sur les traces de la Belle et la Bête… » Avais-je répondu l’air absent.

Ce ne fut que deux jours plus tard qu’à son habitude elle ressortit le sujet sur la table, précisément entre le plat et le dessert. Le lapin ne me m’avait pas semblé fameux, et le restaurant était trop bondé, mais elle ne lâcherait pas l’affaire. Elle ne me lâchait jamais rien, pas un seul pouce de territoire. Et si parfois elle semblait concéder, ce n’était que pur retraite stratégique.

« Pourquoi Marseille? »

Je fis semblant de prendre un air docte et patient. « Qu’on de commun Breton, Chagall, Max Ernst, Otto Meyerhof, Peggy Guggenheim, et Hannah Arendt ? »

Elle observa un moment de silence. « Hum… L’incarnation d’une époque… La judaïté ? Les arts ? Ou ton gout particulier de l’apparence de l’érudition ?» Je ne relevai pas le défi. J’aurai de toute façon perdu.

« Marseille. Marseille et en l’occurrence un homme du nom de Varian Fry. »

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« Ah oui, ça me revient. L’Emergency Rescue Committee. » Une jeune serveuse nous interrompit à ce moment-là pour servir nos plats, une ile flottante pour moi, un simple crumble aux figues pour elle.

Elle fit une moue étrange. « Fry a sauvé des milliers de personnes, mais il était motivé. Il fallait être artiste, écrivain ou philosophe. Combien se sont présenté à Marseille en vain et se sont vu refuser un visa ? »

« Fry n’est pas ma bête. Ce n’est pas cette histoire-là, aussi belle soit-elle, qui m’intéresse. La question du choix quant aux personnes qui méritent d´être sauvé est terrible, et je ne suis pas sûr que j’aurai su trouver de meilleurs réponses. Non, la belle en question s’appelle Mary Jane Gold. Comme toi, elle était américaine. Et comme toi, elle était riche. »

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Son expression prit un air plus léonin, plus ferme. Du geste de la main elle me fit comme une invitation à poursuivre mon histoire.

« Mary Jane était belle, riche, séduisante. Elle pilotait son propre avion, menait grand train, avait plein d’amants. Une héroïne de Gatsby, elle aurait pu sortir du roman de Fitzgerald.

Seulement, en 1940, elle se retrouva coincée dans la France envahi par les troupes Nazi. Elle fuit à Marseille, et y fait la rencontre de Fry. Elle fut très impressionné par l’engagement de ce dernier, qu’elle décrit selon ses propres mots comme un jeune homme prometteur, un peu réservé peut-être, mais franc et doué. Alors elle rejoint leur petit groupe, et se lance dans la délicate extradition de juifs à travers tous les moyens possible. »

« C’est beau, mais il manque une bête à ton histoire. » me dit-elle.

« C’était une époque dangereuse, et la vie y prenait une toute autre signification. Malgré les bonnes intentions, il s’agissait d’une aventure subversive et caché. Il fallait faire avec les moyens du bord, et la mafia locale. Pour ce faire, Fry s’associe à un homme, un déserteur de la légion, Raymond Couraud, dit « The Killer ». Couraud est de toutes les combines, il connait les réseaux, c’est un homme d’action lui, pas un journaliste américain idéaliste. »

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« Et voici la Bête ! » Ce mot prenait un certain charme dans sa bouche. Moi, j’y voyais Jean Marais, elle le film de Disney.

« Exact. Et il arriva ce qui devait arriver. Mary Jane et Raymond devinrent amants. »

« Et ? » ajouta-t-elle. « Et si tu veux connaitre la suite, tu devras me suivre à Marseille ! » répondis-je, fier de mon hameçon.

Elle se tut un moment, cherchant un instant l’angle d’attaque qui lui aurait permis de contourner mn piège. Nos cafés furent servis. A la gauche des tasses fumantes, deux spéculos.

Elle sourit légèrement, et remonta sa mèche rebelle de sa main gauche. « Dis-moi, ton killer, c’était un homme violent ? »

« Probablement. Pas un saint en tout cas. Mais son surnom, il ne le devait pas à ses talents spéciaux. Fry prétend qu’il l’avait surnommé ainsi à cause de son accent anglais à couper au couteau ! » répondis-je.

« Un peu comme le tien alors ? »

Je pris l’air outré et répliqua en anglais « You know what, I may very well go without you in the end ! » Mais je savais qu’il était déjà trop tard, que la machine était enclenchée, et que nous aurions tout aussi bien pu déjà être en route pour la cité phocéenne. Sur les traces de ma version de la belle et la bête…

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