beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Date: 1 November 2013

Hector Boleslaw

D’Hector Boleslaw, même après une longue réflexion, on n’aurait pas trouvé pas grand-chose à dire, ce qui en soit était déjà en dire beaucoup. L’homme était certes brillant, parfaitement maitre de son éloquence, d’un art un peu désuet de la formule, voir, certain jour, d’un sens de la répartie particulièrement efficace, mais, bon, pour une raison inexpliquée aucun de ces faits ne revenait à la mémoire d’aucunes personnes ayant eu affaire de prêt ou de loin à Hector Boleslaw.

C’est bien simple. Si l’homme invisible avait un visage, il aurait eu celui d’Hector Boleslaw. D’ailleurs, je ne saurai vous le décrire, mais je suis sûr que si vous consentez à un petit effort d’imagination, il vous reviendra en mémoire le visage de la personne la plus parfaitement commune que vous ayez rencontré dans votre vie. Oui, vous savez, cet homme qui vous sert de jalon pour vous déterminer au-dessus de la moyenne. Nous en avons tous un – ce qui en soit est révélateur d’une certaine illusion commune, mais là n’est pas notre propos.

Vous voyez ce visage ? Voilà, vous voyez Hector Boleslaw. Et peu importe que ces traits eussent été différents. Votre Hector fera l’affaire.

Etre invisible, ne serait-ce que socialement, présente certains avantages. Le 09 Aout 1954, l’officier en charge des intégrations au service militaire oublia le dossier de l’alors jeune Boleslaw dans la pièce dédié aux divers tests d’aptitudes. De cet oubli en découla toute une chaine de conséquences rocambolesques et improbables qui se conclut par l’exemption de service pour Boleslaw. Le Lundi 6 Mai 1968, par un malheureux coup du sort, Hector Boleslaw se retrouva coincé Rue Saint Jacques entre les barricades et les CRS. Hector, ayant entrevu alors un porche particulièrement accueillant, échappa aux pavés tout comme aux matraques, pour n’en ressortir qu’à l’aube, indemne, mais malheureusement licencié de son poste aux imprimeries Marcoeuil.

Mais être invisible, ne serait-ce que socialement, présente toutefois un certain nombre de désagréments. Oublié au soir du 11 Décembre 1979, un hiver particulièrement rude, dans le second donjon du château de Falaise en Normandie lors d’une visite guidé, Monsieur Boleslaw dû survivre jusqu’au petit matin sans autre nourriture qu’une bouteille de Calvados précédemment acheté chez un producteur local. On le retrouva au matin, transi de froid, mais complétement saoul et affirmant avoir passé la nuit a devisé avec le fantôme de Guillaume le conquérant. Et ne parlons pas de son histoire affective, si tant est que l’on puisse attribuer ce terme aux deux relations et demi qu’Hector Boleslaw a pu entretenir dans sa vie.

Bref, ce portrait serait tragique, et somme toute guère intéressant, si la providence n’avait pas donné à Hector Boleslaw l’opportunité d’exister ne serait-ce qu’une seule fois dans sa vie. Si la trajectoire d’Hector Boleslaw court de sa naissance à Montreuil à sa mort à Saclay, son histoire elle, tient dans une seule journée.

Voici donc l’histoire du seul jour où Hector Boleslaw s’est montré trop intelligent pour son propre bien, et ce faisant a quitté le royaume des ombres pour celui de la lumière.

0
Partagez votre lecture:

Le portrait

Approchez approchez, n’aillez crainte. Prenez place, le spectacle va commencer. Sur la scène, un homme, seul, moi ou un autre. Pas de décor, pièce moderne, monologue probablement. Il est déjà trop tard pour quitter la salle, vos voisins ont pris place. Vous regrettez amèrement d’avoir accepté l’invitation. Un espoir pourtant jaillit en vous. Peut-être que cette pièce sera courte.

Ou peut-être pas.

Le silence tombe. La pénombre vous abrite. L’homme commence.

« Le XXieme siècle aura consacré le naufrage de la Raison dans l’océan de la démesure. N’en parlons plus. Dieu déposé, ce siècle nous a laissé la Raison complètement barré, éprise de son discours, du son de sa voix. La Nature n’en finit pas de s’effilocher en lambeaux, accroché au radeau d’une nostalgie fictive pour un temps qui n’a jamais existé. Le Progrès a accouché de son propre culte dans la terreur et l’ignorance. Quant à la Culture, le voici qui nous offre l’affligeant spectacle d’une prostitution désabusé au service des marchands du temple. Dans ce monde-là, tout est marchandise, et rien n’a de valeur.

De ce portrait, vous le savez, tout est juste. Pourtant, il y manque quelque chose, quelque chose de crucial, quelque chose qui change tout. Il y manque ce qui motive la raison de votre présence ici.

Si le monde avait basculé dans le vide le plus absolu, nul ne ce soucierait d’en faire le portrait, et encore moins de le lire. Et si le monde avait basculé dans le nihilisme le plus total, il n`y aurait plus d’homme tout court, l’humanité aurait cessé de vivre, à part peut-être ici ou là quelques poches voués de toute façon à la disparition.

Force nous est donc faite de constater que l’Histoire ne s’est nullement arrêtée. L’Histoire n’est plus l’objet d’une appropriation par un culte ou par caste, mais il n’est plus non plus le fruit de nos actions. Nous aspirons en masse à lui donner un sens, ce faisant échouant à la fois à en saisir la vraie nature, et nous illusionnant sur l’universalisme présupposé de nos valeurs.

L’homme est nu. Il ne lui reste plus que les oripeaux de sa conscience et la morale de son histoire passé pour se draper. Nous sommes à nu, les nerfs à vif, sans même savoir pourquoi notre conscience aigu de l’injustice ne coïncide pas avec l’absence de prise de conscience des injustices que nous commettons.

Non, ne partez pas. Il ne s’agit pas d’un procès, ni le vôtre ni le mien d’ailleurs. Des procès, il y en a eu assez. Et puis, je suis fils de Caïn, déjà jugé. Je suis fils d’Abel, victime et sacrifice de son prochain. A ce titre, nous sommes égaux.

Non, ne partez pas. Au contraire, installez-vous, et voyons ensemble le monde tel qu’il est.

Aujourd’hui, ce monde est ainsi fait de gens brillants, qui n’ont que faire de leurs talents. Autrefois, ils – nous aurions pu être révolutionnaires, communards, résistants. Aujourd’hui, au mieux, nous nous mobilisons pour défendre des idées dépassées, à peine l’ombre porté du souvenir des grands combats mené par d’autres. Au pire, nous tweetons le temps, en se demandant ce qui nous arrive et où nous avions bien pu rater le coche.

Le coche, nous ne pouvions pas le rater, pour la bonne raison qu’il n’a jamais existé. Dans un monde sans esclaves, il ne peut y avoir de maitres. Mais dans un monde de maitres, il ne peut y avoir que des esclaves. Vanegeim a raison. Le monde que l’on nous a bâti, pardon, le monde que l’on s’est bâtit est un monde d’esclaves ou chacun peut se prétendre maitre de son prochain. Nous sommes assujettis à nous même.

Et il suffit de regarder les grandes révoltes, les revendications que l’on amène aux portes de l’hémicycle. Tout le monde milite pour sa part, et peu importe l’injustice commise à d’autres, du moment que l’autre soit absent de la vue. Le chômeur veut son CDI. L’employé veut être cadre. LE cadre des stocks options. Alors il n’y a plus ni gauche ni droite, même aux extrêmes. Tous militent pour le bien de leurs chapelles contre celle des autres, et plus personne ne porte au cœur l’humain et le libre.

Nous ne voyons dès lors plus de différences de politiques que nous portions la gauche ou la droite au pouvoir. Les deux ont parti prise avec le statut quo. Les deux se défausseront malhabilement sur l’économie, le social ou le démographique comme excuses à l’incapacité d’agir. Mais en réalité, ils ne subissent aucune entrave, ils l’incarnent au contraire. Le pire étant qu’ils y croient eux même de bonne foi.

C’est là l’œuvre d’une magie sans commune mesure, une mystification à une échelle telle qu’elle fait elle-même écho aux grands soirs sanglants du siècle dernier. Faire de la politique, c’est changer le quotidien. Un changement de régime qui ne change rien à votre vie signifie que rien n’à changer. Et si la politique actuelle nous concerne si peu, c’est parce qu’elle n’a de politique que le nom.

Ne soyons pas sévère. Qui sommes-nous, vous à me lire en douce sur votre écran, et moi à écrire au cœur des ténèbres, pour jeter la pierre à des femmes et à des hommes à peine mieux armée que nous ?

Mais ce monde tourne malgré lui, et plus personne n’en maitrise la mécanique. Et c’est là notre chance. Il n’y aura pas de révolution, pas de grand bouleversement. Autrefois, l’antagoniste était incarné. Le curé, nous l’avons défroqué, et le roi guillotiné. Aujourd’hui, nous incarnons tous l’antagonisme. Non pas les uns contre les autres, encore que les conséquences soient proches.

Non, il s’agit de nous contre nous même. Si nous sommes tous esclaves et qu’il n`y a plus de maitres, alors c’est nous même que nous devons dans le même mouvement déposer et anoblir. Ce n’est donc pas d’indifférence que se meurt ce monde, mais bel et bien de paralysie.

Car comment se tranche-t-on la tête sans se condamner à mort ? »

Soudain, une hache, et voici la tête de l’homme qui roule au sol. Son corps lourd tombe subitement, et se convulse de spasmes dans une mare de sang grandissante. Le rideau tombe. Vos voisins, des rangées complètes se lève dans un applaudissement du tonnerre. La salle gronde tandis que la nausée monte en vous.

Vous êtes le seul encore assis, incrédule. Non, non j’ai mal vu, vous dites-vous ! Des effets spéciaux, surement !

En rentrant chez vous pourtant, l’intime conviction d’avoir vu ce soir un homme mourir sous les applaudissements ne vous quittera pas…

0
Partagez votre lecture:

© 2018 beau: adj m.

Theme by Anders NorenUp ↑