Le café chaud laisse comme une traînée d’amertume au fond de mon palais. A la radio, on annonce le dernier débat à la mode, le droit du sol. C’est qu’assurément, parmi tout les défis auxquels doit faire face la nation – l’humanité n’en parlons pas, nos hommes politiques sont si petits, ils n’ont pas l’envergure – celui-ci est prioritaire. J’éteins la radio. Le café m’est déjà bien assez amer.

Ceux qui pensent que l’on se choisit une identité, une patrie, comme l’on choisit sa robe du soir, dans quelle monde vivent-ils ? La nationalité est-elle une propriété, un attribut, un héritage, une religion ? Perdu dans la nasse de notre propre identité, sommes-nous seulement armé pour penser celle des autres ?

Mon regard s’arrête sur mon fils, fruit parfait du métissage, et je me dit qu’à lui aussi, il lui sera reproché de n’être ni l’un ni l’autre, que des esprits étroits lui demanderont les comptes de son ensemble génétique. Et ma mémoire de me souvenir des nombreuses fois où l’homme a décidé que d’autres ne leurs étaient pas égaux.

Le 5 Janvier 1945, quatre femmes, Ella Gartner (33 ans), Roza Robota (24 ans), Regina Safir (30 ans) et Ester Wajsblum (21 ans) furent publiquement pendues à Auschwitz pour avoir conspiré et fourni les explosifs qui ont conduit le 6 Octobre 1944 à la destruction de la chambre à gaz numéro IV, lors de la rébellion du 12iéme SonderKommando.

SonderKommando. Des prisonniers « élus » pour conduire d’autres prisonniers dans les fours à gaz, raser les cheveux, déplacer les cadavres, récupérer les dents, éliminer les cendres. Devenir SonderKommando signifiait être aux premières loges pour voir les siens mourir, à commencer dans bien des cas par sa propre famille. Devenir SonderKommando signifiait signer son arrêt de mort car connaître la vérité de l’usage des fours valait pour condamnation. Vous étiez mis à part du camp, et bien traité, mais au bout de quelques mois votre tour venait de prendre place dans les fours, et un nouveau SonderKommando était élu.

Alors, quand le 12iéme commando mena la rébellion, armé de bric et de broc, de grenades improvisées et de pioches, ils savaient qu’ils n’avaient pas grand-chose à perdre. Au contraire, il ne pouvait que regagner leur dignité. Mais ces femmes, si jeunes, quel espoir fou avait bien pu les motiver ?

D’aucun pourrait penser que dans la folie meurtrière de l’holocauste, cette pendaison ne fut qu’un crime parmi tant d’autre, et qu’à choisir mourir pendu valait mieux que la chambre à gaz. Et puis, après tout, quitte à se choisir des martyres, pourquoi les choisir elles parmi les centaines de milliers d’autres morts ? Parmi toutes ces victimes, assurément, il en y avait peut-être de plus vertueuses, des personnes dont nous ne saurons jamais la vraie valeur, fauchées prématurément par une mécanique criminelle et aveugle.

Mais ce serait faire erreur. Car pour faire mémoire, pour comprendre Auschwitz, nous avons besoin d’elles, de leurs noms, de leurs histoires imparfaites. Comment comprendre, imaginer l’horreur d’un lieu presque aussi grand qu’une ville et dont le seul propos fut l’anéantissement non pas d’une personne, ni même d’une poignée, mais de centaines de milliers de vies humaines ? Et ce crime, au nom de quoi fut-il commis ? Pour faire mémoire, nous avons besoin de faire corps, de mettre à l’œuvre notre empathie. Notre compassion ne se reconnait pas dans l’arithmétique du nombre, mais au contraire, dans le singulier. Alors, nous avons besoin d’Ella, de Roza, de Regina, d’Ester et d’autres encore.

Une autre raison m’attache au destin tragique de ces femmes. Car elles ne sont pas mortes seulement juives aux mains des SS, mais femmes résistantes au cœur des ténèbres. Et peu importe que leurs bravoures ne les aient conduit qu’à l’échafaud, peu importe que l’entière totalité du SonderKommando numéro 12 ait été exécutée. Cette résistance, c’est l’aube du jour qui perce la nuit, et je n’ai nul besoin d’être juif ou même femme pour en éprouver la chaleur.

On peut mettre en question l’utilité de cette mémoire. A quoi bon se souvenir, alors qu’aujourd’hui encore, et probablement au moment même où j’écris ses mots d’autres atrocités équivalentes sont commises au monde ? Pourquoi se souvenir, et en particulier de l’holocauste, une mémoire si souvent nié par des négationnistes qui pensent l’histoire comme d’autres pensent la fiction, une mémoire instrumentalisée pour servir les intérêts de partis divers et souvent opposés, une mémoire inaudible d’avoir été si souvent convoquée à la barre des témoins, une mémoire devenue mythologie et dont la part d’histoire s’éteint chaque jour qui passe. Quel naïf de nos jours peut croire que la mémoire des atrocités passées peut exorciser notre futur des horreurs à venir ?

Mais à moi, il me semble que ce n’est pas tant le souvenir des morts dont il faut célébrer la mémoire, mais au contraire la mémoire des résistants dont il nous faut sans cesse se souvenir. Se souvenir que même au cœur des ténèbres la lumière peut jaillir, et que c’est à cette lumière que s’éclaire notre humanité. Car ce n’est pas faire preuve d’une grande originalité que de constater à quel point le XXième siècle a pu être le siècle de la démesure, le siècle du naufrage de toutes les raisons. Mais précisément, peu de raisons laissent à penser que le XXIième sera meilleur.

Je ne saurai jamais ce que la jeune Ester a pu ressentir ce jour-là. J’imagine qu’elle a pensé à sa sœur, Hanka. Mais je n’ai pas eu à voir chacun des membres de ma famille disparaitre à jamais pour une raison absurde. Tout ce que je sais, c’est que rien ne peut me prémunir, ni moi ni vous, d’un destin similaire si nous laissons éteindre notre vigilance.

Alors je me demande ce que c’est que de résister. Si peu l’ont fait, impassible parce qu’ils ne se sentaient pas concernés, ou incrédules de l’injustice qui leur fut faite jusqu’au dernier moment. Qu’aurais-je moi fait à leur place ?

Qu’auriez-vous fait ?

La résistance nait de la rencontre entre ce qui nous détermine et les circonstances dans lesquelles nous sommes plongées. Cette rencontre est fragile, rare et précieuse. Elle est épiphanie, elle trace dans le sable à la fois la limite que nul ne peut franchir, ainsi que la ligne de conduite à tenir une fois la limite franchie. Elle est simultanément prise de conscience de quelque chose qui nous dépasse, et compassion parce que ce qui nous dépasse appartient à chacun. Elle est fondamentale à la vie, car sans résistance il n’y a que soumission, et la vie soumise n’est que survie.

Alors, le 5 Janvier prochain, j’aurai une pensée pour Ella, Rosa, Regina et Ester, non pas en tant que victime, non pas en tant que juive ou que femme, mais en tant que résistante. J’aurai une pensée pour elles, et pour tant d’autres, qui n’ont pas baissé les bras face à l’absurde démesure d’une force si grande qu’elles n’avaient pour ainsi dire aucune chance.

Le 5 Janvier 1945, elles furent pendues pour avoir fait preuve de l’humanité que le nazisme a voulu leur nier. Le 17 janvier 1945, 58 000 prisonniers furent contraints à une marche forcée vers l’Allemagne pour évacuer le camp face à l’avancée de l’armée Russe. 20 000 seulement furent libérés par les Anglais en avril 1945.

Nous n’en sommes pas là bien sûr. En 2013, on ne déporte plus, on expulse. Et puis, rejeter une demande en nationalité ne relève pas de la violence, mais du droit. Mais à vrai dire ce n’est `pas la mémoire de l’holocauste qui ici entre en jeu, mais l`esprit de résistance. Car nombreux sont les hommes qui par conviction ou cynisme voudraient dicter aux uns et aux autres ce qu’ils sont.

J’ai connu des Français qui ne méritaient pas ce titre, et des étrangers plus patriotes que moi. Une fois exclue du droit de revendiquer son identité, une fois que nous aurons dit à ces candidats que non, ils ne sont pas Français parce qu’ils ne peuvent pas l’être, quoi qu’ils en pensent, quoi qu’ils soient, que leur reste-t-il ? Quel sens de la justice avons-nous là fait preuve ?

Lorsque nous ne sommes plus guidé par la justice, c’est que les ténèbres s`épaississent. Et si Camus avait raison ? Et si seule la révolte juste pouvait seule venir éclairer une ligne de vie ?

Le café a refroidi. L’amertume n’en est que plus forte. Le petit prince se réveille doucement, encore pris dans les rets du royaume des rêves. Je le regarde, presque envieux de son innocence que j’ai moi-même perdu il y a longtemps. Ce domaine, j’en ai perdu l’accès et le droit. Mais à tout le moins, je peux m’en faire le gardien. Alors je le regarde comme l’on veille sur ce qu’il y a de plus précieux au monde, en attendant son réveil…

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