Je sais qu’à l’heure où j’écris ces mots, il est déjà trop tard. Vous l’avez fait! Au mieux, tu les as laissé faire. Au pire, au pire, c’est toi, toi qui auras donné le coup final. Toi qui de ta main aura ôté la vie d’un autre, et tout cela pourquoi, pourquoi ?

Ne vois-tu donc pas l’abîme auquel tu te condamnes toi-même en assassinant ton prochain ? La mort de Dieu ne signe-t-elle donc que la damnation des hommes sur terre ? Tu le fais pour le bien de Tous, mais ton bien est un mythe, un leurre. Tu ne vaux pas mieux que ses prêtres défroqués qui de la grâce ne connaissent que les bras des prostituées slaves.

Vous avez tué Dieu pour mettre l’Homme à sa place, la belle affaire. Mais votre avenir radieux, votre fin de l’histoire, n’est autre que la chimère du paradis terrestre. Votre ardeur est à l’image de leurs homélies, et vos crimes n’auront pas plus de rédemptions que les leurs.

Ton abysse de prétention ne connait-il donc pas de fond? De quel asservissement prétends-tu nous sauver, toi qui condamnes ton prochain à la mort si tôt qu’il ne se reconnait pas esclave de ta nouvelle bible ? N’est-ce pas toi qui non content de t’asservir à ce qui te dépasse t’es avili dans la fange la plus nauséabonde ? Tu te penses réaliste, je te crois désillusion. Tu te prétends déterminé, mais tu n’es qu’un lâche, un lâche comme les autres.

Tu te sens investis d’une mission, d’une noble cause. Voici que soudain ta vie prend du sens, voilà que t’appelle le sacrifice, et en premier lieu celui des autres, à commencer par le mien. Criminel, criminel tu es, quoi que tu en penses !

Tu as fait de Netchaiev ton messie, mais en vérité il t’a corrompu. Alors laisse-moi à mon tour faire œuvre de prophétie. Si Netchaiev incarne le salut de l’Homme, alors c’est que l’humanité court à sa perte, et que ton rôle est d’en être le fossoyeur.

En rejoignant les rangs de la société de la Hache, tu t’es coupé de ta seule et unique rédemption possible. Là, voilà sur tes mains le sang d’Ivanov. Et déjà sur ton front la marque de l’opprobre, et au cou l’ombre de la potence. Où sera ton messie quand à ton tour tu danseras la danse des morts ? Loin, crois-moi.

Ton sang ira féconder le martyr d’autres innocents sacrifiés à une cause dont le fondement est juste mais les conclusions inhumaines. Et ton nom ne sera plus que poussière, une mémoire de criminel dont le souvenir glacera d’effroi les hommes qui nous jugeront à l’avenir.

Tu n’es pas que mort, tu t’es abîmé.

Oh mon amour, j’ai tant fait pour te sauver de toi-même ! Je pensai que de ma passion tu aurais pu en faire ton royaume. Mais il te fallait plus, et notre époque est à l’heure de la démesure. Je n’ai pas su lever le sort que Netchaïev a jeté sur toi !

A l’heure où sur le gibet, tu repenseras à moi, je n’aurai cœur à venir te voir. Tu mourras seul d’une injustice que tu t’es infligé. Car en tuant Ivanov, c’est mon amour que tu as tué.

Lettre anonyme écrite par la compagne d’un membre de la société de la Hache, 30 Novembre 1869, Saint-Pétersbourg

Extrait du Catéchisme du révolutionnaire de Serge Netchaiev

Le révolutionnaire est un homme condamné d’avance : il n’a ni intérêts personnels, ni affaires, ni sentiments ni attachements, ni propriété, ni même de nom. Tout en lui est absorbé par un seul intérêt, une seule pensée, une seule passion — la Révolution.

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