Et soudain, je vis l’Alpeh.

Je vis la poupée en chiffon entre les mains de la petite fille que je n’ai jamais eu, je vis le moment précis où j’ai commis l’erreur fondamentale que m’a conduit à ne pas rencontrer la femme qui m’aurait rendu heureux.

Je vis l’Atlantide, ses navires d’argents, et le peigne fin de la reine blanche dans ses cheveux dorés. Je vis Cocteau, vieux et malade, écrivant la difficulté d’être lui-même Cocteau et pas un autre. Je vis chacun des hommes à venir, et ceux qui ne sont plus. Je vis leurs regards vides se détourner du mien.

Je vis Londres partir en fumée trois fois de suite, et le pire qui reste à venir. Je vis le continent africain sombrer sous la plaque sino européenne et dévorer la méditerranée. Je vis mon meilleur ami se détourner de moi, et je compris qu’il avait raison. Je vis mon père dans les draps d’un lit inconnu, dans les bras d’une femme qui n’est pas ma mère, et je ne voulais pas voir mais ne pouvait détourner mon regard.

Simultanément, je vis à Pékin dans une chambre exiguë un jeune étudiant avec des rêves plus grands que lui et qui deviendra le petit père du peuple. Je vis chacun des innombrables portiques rouges du temple Fushimi Inari , et lu ce qui était inscrit sur chacun d’eux.

Je vis mon cœur battre, et puis soudain se taire, et le froid se saisir de mon corps. Je vis le désert sans fin qui envahira le monde et l’enterrera sous un manteau de silence. Je vis mon professeur de mathématique rayer ma copie de troisième et rajouter deux points pour me permettre d’aller en seconde.

Je vis le soleil rouge de Tau Centauri et les hommes qui un jour s’y installeront. Je vis à la page 157 dans le journal intime d’une camarade de collège la description exacte du suicide qu’elle commettra trois ans plus tard.

Je me vis livide, puis heureux, puis avide encore, en proie au désir les plus subtils et aux peines les plus lourdes.

Je vis dans le petit diamant doré du collier de la maîtresse d’Adolf Hitler le reflet de son regard amoureux.

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