beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: October 2013

Aleph

Et soudain, je vis l’Alpeh.

Je vis la poupée en chiffon entre les mains de la petite fille que je n’ai jamais eu, je vis le moment précis où j’ai commis l’erreur fondamentale que m’a conduit à ne pas rencontrer la femme qui m’aurait rendu heureux.

Je vis l’Atlantide, ses navires d’argents, et le peigne fin de la reine blanche dans ses cheveux dorés. Je vis Cocteau, vieux et malade, écrivant la difficulté d’être lui-même Cocteau et pas un autre. Je vis chacun des hommes à venir, et ceux qui ne sont plus. Je vis leurs regards vides se détourner du mien.

Je vis Londres partir en fumée trois fois de suite, et le pire qui reste à venir. Je vis le continent africain sombrer sous la plaque sino européenne et dévorer la méditerranée. Je vis mon meilleur ami se détourner de moi, et je compris qu’il avait raison. Je vis mon père dans les draps d’un lit inconnu, dans les bras d’une femme qui n’est pas ma mère, et je ne voulais pas voir mais ne pouvait détourner mon regard.

Simultanément, je vis à Pékin dans une chambre exiguë un jeune étudiant avec des rêves plus grands que lui et qui deviendra le petit père du peuple. Je vis chacun des innombrables portiques rouges du temple Fushimi Inari , et lu ce qui était inscrit sur chacun d’eux.

Je vis mon cœur battre, et puis soudain se taire, et le froid se saisir de mon corps. Je vis le désert sans fin qui envahira le monde et l’enterrera sous un manteau de silence. Je vis mon professeur de mathématique rayer ma copie de troisième et rajouter deux points pour me permettre d’aller en seconde.

Je vis le soleil rouge de Tau Centauri et les hommes qui un jour s’y installeront. Je vis à la page 157 dans le journal intime d’une camarade de collège la description exacte du suicide qu’elle commettra trois ans plus tard.

Je me vis livide, puis heureux, puis avide encore, en proie au désir les plus subtils et aux peines les plus lourdes.

Je vis dans le petit diamant doré du collier de la maîtresse d’Adolf Hitler le reflet de son regard amoureux.

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La société de la Hache

Je sais qu’à l’heure où j’écris ces mots, il est déjà trop tard. Vous l’avez fait! Au mieux, tu les as laissé faire. Au pire, au pire, c’est toi, toi qui auras donné le coup final. Toi qui de ta main aura ôté la vie d’un autre, et tout cela pourquoi, pourquoi ?

Ne vois-tu donc pas l’abîme auquel tu te condamnes toi-même en assassinant ton prochain ? La mort de Dieu ne signe-t-elle donc que la damnation des hommes sur terre ? Tu le fais pour le bien de Tous, mais ton bien est un mythe, un leurre. Tu ne vaux pas mieux que ses prêtres défroqués qui de la grâce ne connaissent que les bras des prostituées slaves.

Vous avez tué Dieu pour mettre l’Homme à sa place, la belle affaire. Mais votre avenir radieux, votre fin de l’histoire, n’est autre que la chimère du paradis terrestre. Votre ardeur est à l’image de leurs homélies, et vos crimes n’auront pas plus de rédemptions que les leurs.

Ton abysse de prétention ne connait-il donc pas de fond? De quel asservissement prétends-tu nous sauver, toi qui condamnes ton prochain à la mort si tôt qu’il ne se reconnait pas esclave de ta nouvelle bible ? N’est-ce pas toi qui non content de t’asservir à ce qui te dépasse t’es avili dans la fange la plus nauséabonde ? Tu te penses réaliste, je te crois désillusion. Tu te prétends déterminé, mais tu n’es qu’un lâche, un lâche comme les autres.

Tu te sens investis d’une mission, d’une noble cause. Voici que soudain ta vie prend du sens, voilà que t’appelle le sacrifice, et en premier lieu celui des autres, à commencer par le mien. Criminel, criminel tu es, quoi que tu en penses !

Tu as fait de Netchaiev ton messie, mais en vérité il t’a corrompu. Alors laisse-moi à mon tour faire œuvre de prophétie. Si Netchaiev incarne le salut de l’Homme, alors c’est que l’humanité court à sa perte, et que ton rôle est d’en être le fossoyeur.

En rejoignant les rangs de la société de la Hache, tu t’es coupé de ta seule et unique rédemption possible. Là, voilà sur tes mains le sang d’Ivanov. Et déjà sur ton front la marque de l’opprobre, et au cou l’ombre de la potence. Où sera ton messie quand à ton tour tu danseras la danse des morts ? Loin, crois-moi.

Ton sang ira féconder le martyr d’autres innocents sacrifiés à une cause dont le fondement est juste mais les conclusions inhumaines. Et ton nom ne sera plus que poussière, une mémoire de criminel dont le souvenir glacera d’effroi les hommes qui nous jugeront à l’avenir.

Tu n’es pas que mort, tu t’es abîmé.

Oh mon amour, j’ai tant fait pour te sauver de toi-même ! Je pensai que de ma passion tu aurais pu en faire ton royaume. Mais il te fallait plus, et notre époque est à l’heure de la démesure. Je n’ai pas su lever le sort que Netchaïev a jeté sur toi !

A l’heure où sur le gibet, tu repenseras à moi, je n’aurai cœur à venir te voir. Tu mourras seul d’une injustice que tu t’es infligé. Car en tuant Ivanov, c’est mon amour que tu as tué.

Lettre anonyme écrite par la compagne d’un membre de la société de la Hache, 30 Novembre 1869, Saint-Pétersbourg

Extrait du Catéchisme du révolutionnaire de Serge Netchaiev

Le révolutionnaire est un homme condamné d’avance : il n’a ni intérêts personnels, ni affaires, ni sentiments ni attachements, ni propriété, ni même de nom. Tout en lui est absorbé par un seul intérêt, une seule pensée, une seule passion — la Révolution.

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Vanité

Je connais des personnes qui peuvent travailler n’importe où. Dans le train, l’avion, le métro, les quais de gare comme aux terrasses de cafés bondés. Qu’importe les cahots du transport, le vacarme incessant des machines, le verbiage de la foule ou même leurs regards. Moi, je ne suis pas de ceux-là.

Pour travailler, je dois me soustraire au regard, disparaitre du monde. Il m‘est quasiment impossible d’écrire quoi que ce soit qui ait du cœur si je dois le faire sous un regard tiers, même celui d’un proche. Alors je m’isole, travail seul, parfois tardivement ou très tôt le matin. J’ai de la chance d’être tombé amoureux d’une femme aussi compréhensive.

Parfois, je révise mes gammes. Si l’idée germe d’une image, d’un son, d’une situation, elle est fugace et isolé. Elle ne nomme pas ce qu’elle désigne. C’est alors à moi de comprendre quelles thèmes elle emploit, et pour quel thèse. Et qu’importe que j’adhère à cette dernière, l’idée se moque de ma morale. De l’idée, des idées, encore faut-il tisser une histoire, décrire un monde, choisir les protagonistes et enfin les intrigues principales, les conduire de fil en aiguille.

Il n’y a pas de narration sans point de vue, le mien, celui des protagonistes, les motivations qui les mobilisent et les erreurs qu’ils commettent. De surprises en retournement de situation, le conflit se déroule jusqu’au dénouement, jusqu’à la chute, la leur, ou celle du lecteur. Prendre garde aux détails, ils sont le sel de la vie. Ne pas abuser du pouvoir absolu d’auteur pour tordre le temps et l’espace au-delà de toute forme.

L’ébauche est-elle fluide ? Le propos suffisamment profond ? Les rapports équilibrés et justes ? Savoir faire preuve précision et de parcimonie. Rester cohérent et vraisemblable. Le ton est-il approprié, naturel ? La langue suffisamment rythmé, musicale, pour survivre à l’épreuve de la voix haute ?

Encore faudrait-il que j’ai payé son dû aux 5 sens, à la poésie, aux émotions. Ne pas négliger l’imaginaire ni se perdre en extravagance. Peut-être même prétendre à la beauté, mais là encore nous sommes de si mauvais juge…

Suivent ensuite les considérations techniques. Je ne les fais jamais primer, de peur de ne devenir qu’un artisan de l’acrobatie. Mais l’outil est précieux, connaitre la méthode, soigner son vocabulaire et ses métaphores. Ne pratiquer la figure de style que si elle sert le propos. Chasser lieux communs et idées reçues, couper, couper et couper encore dans un effort de concision. Chasser le superflu. Accrocher dès la première phrase, couper le souffle à la dernière.

Mais rien de tout cela ne sers si le texte n’as pas de sens. Si entre les lignes on ne retrouve pas le vécu et l’engagement de l’auteur, et si à la lecture l’effet produit n’instruit pas le lecteur sur lui-même. On n’écrit jamais mieux que lorsque l’on a un destinataire, et l’écriture est un miroir.

Alors, souvent, j’écris en vain. Je laisse aller mes mains sur le clavier une heure ou deux, puis laisse reposer le texte une semaine au moins. Je relis, critique, efface, change, réécrit. Rare sont les textes qui survivent à ce traitement. De l’idée à germé un écrit, un développement, puis le texte à réduit, taillé dans sa chair, jusqu’à ce qu’au final il ne reste plus que l’idée. Et je vais ainsi, inspiration, expiration, en vain, ou presque, car écrire c’est aussi vivre.

Et peu importe ce qu’il en reste au final. C’est le voyage qui compte.

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Le 12ième Sonderkommando

Le café chaud laisse comme une traînée d’amertume au fond de mon palais. A la radio, on annonce le dernier débat à la mode, le droit du sol. C’est qu’assurément, parmi tout les défis auxquels doit faire face la nation – l’humanité n’en parlons pas, nos hommes politiques sont si petits, ils n’ont pas l’envergure – celui-ci est prioritaire. J’éteins la radio. Le café m’est déjà bien assez amer.

Ceux qui pensent que l’on se choisit une identité, une patrie, comme l’on choisit sa robe du soir, dans quelle monde vivent-ils ? La nationalité est-elle une propriété, un attribut, un héritage, une religion ? Perdu dans la nasse de notre propre identité, sommes-nous seulement armé pour penser celle des autres ?

Mon regard s’arrête sur mon fils, fruit parfait du métissage, et je me dit qu’à lui aussi, il lui sera reproché de n’être ni l’un ni l’autre, que des esprits étroits lui demanderont les comptes de son ensemble génétique. Et ma mémoire de me souvenir des nombreuses fois où l’homme a décidé que d’autres ne leurs étaient pas égaux.

Le 5 Janvier 1945, quatre femmes, Ella Gartner (33 ans), Roza Robota (24 ans), Regina Safir (30 ans) et Ester Wajsblum (21 ans) furent publiquement pendues à Auschwitz pour avoir conspiré et fourni les explosifs qui ont conduit le 6 Octobre 1944 à la destruction de la chambre à gaz numéro IV, lors de la rébellion du 12iéme SonderKommando.

SonderKommando. Des prisonniers « élus » pour conduire d’autres prisonniers dans les fours à gaz, raser les cheveux, déplacer les cadavres, récupérer les dents, éliminer les cendres. Devenir SonderKommando signifiait être aux premières loges pour voir les siens mourir, à commencer dans bien des cas par sa propre famille. Devenir SonderKommando signifiait signer son arrêt de mort car connaître la vérité de l’usage des fours valait pour condamnation. Vous étiez mis à part du camp, et bien traité, mais au bout de quelques mois votre tour venait de prendre place dans les fours, et un nouveau SonderKommando était élu.

Alors, quand le 12iéme commando mena la rébellion, armé de bric et de broc, de grenades improvisées et de pioches, ils savaient qu’ils n’avaient pas grand-chose à perdre. Au contraire, il ne pouvait que regagner leur dignité. Mais ces femmes, si jeunes, quel espoir fou avait bien pu les motiver ?

D’aucun pourrait penser que dans la folie meurtrière de l’holocauste, cette pendaison ne fut qu’un crime parmi tant d’autre, et qu’à choisir mourir pendu valait mieux que la chambre à gaz. Et puis, après tout, quitte à se choisir des martyres, pourquoi les choisir elles parmi les centaines de milliers d’autres morts ? Parmi toutes ces victimes, assurément, il en y avait peut-être de plus vertueuses, des personnes dont nous ne saurons jamais la vraie valeur, fauchées prématurément par une mécanique criminelle et aveugle.

Mais ce serait faire erreur. Car pour faire mémoire, pour comprendre Auschwitz, nous avons besoin d’elles, de leurs noms, de leurs histoires imparfaites. Comment comprendre, imaginer l’horreur d’un lieu presque aussi grand qu’une ville et dont le seul propos fut l’anéantissement non pas d’une personne, ni même d’une poignée, mais de centaines de milliers de vies humaines ? Et ce crime, au nom de quoi fut-il commis ? Pour faire mémoire, nous avons besoin de faire corps, de mettre à l’œuvre notre empathie. Notre compassion ne se reconnait pas dans l’arithmétique du nombre, mais au contraire, dans le singulier. Alors, nous avons besoin d’Ella, de Roza, de Regina, d’Ester et d’autres encore.

Une autre raison m’attache au destin tragique de ces femmes. Car elles ne sont pas mortes seulement juives aux mains des SS, mais femmes résistantes au cœur des ténèbres. Et peu importe que leurs bravoures ne les aient conduit qu’à l’échafaud, peu importe que l’entière totalité du SonderKommando numéro 12 ait été exécutée. Cette résistance, c’est l’aube du jour qui perce la nuit, et je n’ai nul besoin d’être juif ou même femme pour en éprouver la chaleur.

On peut mettre en question l’utilité de cette mémoire. A quoi bon se souvenir, alors qu’aujourd’hui encore, et probablement au moment même où j’écris ses mots d’autres atrocités équivalentes sont commises au monde ? Pourquoi se souvenir, et en particulier de l’holocauste, une mémoire si souvent nié par des négationnistes qui pensent l’histoire comme d’autres pensent la fiction, une mémoire instrumentalisée pour servir les intérêts de partis divers et souvent opposés, une mémoire inaudible d’avoir été si souvent convoquée à la barre des témoins, une mémoire devenue mythologie et dont la part d’histoire s’éteint chaque jour qui passe. Quel naïf de nos jours peut croire que la mémoire des atrocités passées peut exorciser notre futur des horreurs à venir ?

Mais à moi, il me semble que ce n’est pas tant le souvenir des morts dont il faut célébrer la mémoire, mais au contraire la mémoire des résistants dont il nous faut sans cesse se souvenir. Se souvenir que même au cœur des ténèbres la lumière peut jaillir, et que c’est à cette lumière que s’éclaire notre humanité. Car ce n’est pas faire preuve d’une grande originalité que de constater à quel point le XXième siècle a pu être le siècle de la démesure, le siècle du naufrage de toutes les raisons. Mais précisément, peu de raisons laissent à penser que le XXIième sera meilleur.

Je ne saurai jamais ce que la jeune Ester a pu ressentir ce jour-là. J’imagine qu’elle a pensé à sa sœur, Hanka. Mais je n’ai pas eu à voir chacun des membres de ma famille disparaitre à jamais pour une raison absurde. Tout ce que je sais, c’est que rien ne peut me prémunir, ni moi ni vous, d’un destin similaire si nous laissons éteindre notre vigilance.

Alors je me demande ce que c’est que de résister. Si peu l’ont fait, impassible parce qu’ils ne se sentaient pas concernés, ou incrédules de l’injustice qui leur fut faite jusqu’au dernier moment. Qu’aurais-je moi fait à leur place ?

Qu’auriez-vous fait ?

La résistance nait de la rencontre entre ce qui nous détermine et les circonstances dans lesquelles nous sommes plongées. Cette rencontre est fragile, rare et précieuse. Elle est épiphanie, elle trace dans le sable à la fois la limite que nul ne peut franchir, ainsi que la ligne de conduite à tenir une fois la limite franchie. Elle est simultanément prise de conscience de quelque chose qui nous dépasse, et compassion parce que ce qui nous dépasse appartient à chacun. Elle est fondamentale à la vie, car sans résistance il n’y a que soumission, et la vie soumise n’est que survie.

Alors, le 5 Janvier prochain, j’aurai une pensée pour Ella, Rosa, Regina et Ester, non pas en tant que victime, non pas en tant que juive ou que femme, mais en tant que résistante. J’aurai une pensée pour elles, et pour tant d’autres, qui n’ont pas baissé les bras face à l’absurde démesure d’une force si grande qu’elles n’avaient pour ainsi dire aucune chance.

Le 5 Janvier 1945, elles furent pendues pour avoir fait preuve de l’humanité que le nazisme a voulu leur nier. Le 17 janvier 1945, 58 000 prisonniers furent contraints à une marche forcée vers l’Allemagne pour évacuer le camp face à l’avancée de l’armée Russe. 20 000 seulement furent libérés par les Anglais en avril 1945.

Nous n’en sommes pas là bien sûr. En 2013, on ne déporte plus, on expulse. Et puis, rejeter une demande en nationalité ne relève pas de la violence, mais du droit. Mais à vrai dire ce n’est `pas la mémoire de l’holocauste qui ici entre en jeu, mais l`esprit de résistance. Car nombreux sont les hommes qui par conviction ou cynisme voudraient dicter aux uns et aux autres ce qu’ils sont.

J’ai connu des Français qui ne méritaient pas ce titre, et des étrangers plus patriotes que moi. Une fois exclue du droit de revendiquer son identité, une fois que nous aurons dit à ces candidats que non, ils ne sont pas Français parce qu’ils ne peuvent pas l’être, quoi qu’ils en pensent, quoi qu’ils soient, que leur reste-t-il ? Quel sens de la justice avons-nous là fait preuve ?

Lorsque nous ne sommes plus guidé par la justice, c’est que les ténèbres s`épaississent. Et si Camus avait raison ? Et si seule la révolte juste pouvait seule venir éclairer une ligne de vie ?

Le café a refroidi. L’amertume n’en est que plus forte. Le petit prince se réveille doucement, encore pris dans les rets du royaume des rêves. Je le regarde, presque envieux de son innocence que j’ai moi-même perdu il y a longtemps. Ce domaine, j’en ai perdu l’accès et le droit. Mais à tout le moins, je peux m’en faire le gardien. Alors je le regarde comme l’on veille sur ce qu’il y a de plus précieux au monde, en attendant son réveil…

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